Les internés administratifs de l'Allier (1940-1944)

Publié le par Henri-Ferréol BILLY

Les Républicains espagnols fuyant les assauts du franquisme se trouveront enfermés dans des camps d'internements de la IIIe République. D'autres les rejoindront en 1940.

Les internements administratifs dans l'Allier

Pour appuyer notre propos, nous allons utiliser la liste des internés administratifs qui est conservée aux archives de l'Allier. Cette liste, convertie en tableur, contient les identités de 496 personnes, dont certaines en doublon, plusieurs personnes ayant été réinternées une voire deux fois.

Le document note les nom, prénoms et date de naissance, ainsi que la date d'internement (sauf pour 175 d'entre-eux) ainsi qu'un numéro qui semble correspondre à la date d'émission de l'arrêté d'internement et non pas à la date d'internement.

Les 31 internés d'octobre 1940 :

Comme nous l'avions indiqué dans un précédent article (ci-dessous), la signature du Pacte de non-agression germano-soviétique entraina une première phase de répression contre les communistes, notamment grâce au décret-loi du 18 novembre 1939 "relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux, pour la défense nationale ou la sécurité publique".

Les communistes avaient été poursuivis sous la IIIe République car "ennemis" du fait de leur dépendance vis à vis de l'URSS. En toute logique, le régime de Vichy, allié de l'Allemagne, aurait donc dû les laisser en paix jusqu'à l'Opération Barbarossa du 22 juin 1941, or il n'en sera rien.

Ceux de l'Allier subiront la répression de plein fouet. Le 3 septembre 1940, une loi est votée prorogeant le décret-loi du 18 novembre 1939. En conséquence, en octobre 1940, 31 habitants de l'Allier font l'objet d'un arrêté d'internement administratif, sur lesquels il n'y en a que 8 pour lesquels je n'ai pas trouvé de lien avec le PCF (ce qui ne veut pas dire qu'ils n'en avaient pas). Signalons au passage que le 3 octobre 1940, une première loi antisémite est promulgée par le régime de Vichy.

Sur les 31, ils sont 6 à figurer sur le fichier "S" de 1943, fichier des personnes qui feront l'objet d'arrestations préventives (article à venir sur ce sujet le 5 mars) :

-Pierre ALBESSARD (né en 1896), il sera membre du Camp FTP du 14 juillet à la Libération ;

-Pierre AUMOINE (né en 1892), adjoint au maire de Domérat ;

-Louis Auguste BAVAY (né en 1888), il sera membre du Camp FTP Hoche. Considéré comme "très dangereux", il mourra en déportation. Son fils Louis Georges sera également responsable FTP, interné et déporté ;

-Lucien DESPERRIER (né en 1906), il sera maire de Saint-Menoux après la guerre ;

-Louis LULLIER (né en 1906), il sera membre du Camp FTP Hoche ;

-Jean ROUSSAT (né en 1890), sa femme Alice MELIN mourra en déportation et son fils Raymond combattra dans les rangs du 204e Bataillon FTP.

Si sur ces 31 internés, 26 seront envoyés au camp de Mons dans le Puy-de-Dôme, d'autres seront envoyés à Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence), Le Vernet et Rieucros (Ariège) voire Mecheria (Algérie). Ce sera le cas, dans l'ordre, de Théodore MALLET, Stanislas GREGORI, Fernande VALIGNAT (et sûrement de son mari Pierre) et de Georges HORN.

Camp de St-Sulpice-la-Pointe
Camp de St-Sulpice-la-PointeCamp de St-Sulpice-la-Pointe
Camp de St-Sulpice-la-Pointe

Camp de St-Sulpice-la-Pointe

Les internements après octobre 1940 :

Par la suite, les internements se feront de façon continue, avec parfois des "vagues" d'internements plus importantes.

La rupture du Pacte de non-agression germano-soviétique ne provoqua pas de vague d'internement comme on aurait pu le penser. La raison est toute simple : les communistes les plus importants étaient déjà internés à cette date !

Les lieux d'internement :

Les lieux d'internement manquent pour seulement 8 personnes sur 496, ce qui assez appréciable et nous permet d'avoir une réelle vision d'ensemble. Les lieux d'internements étaient la zone Sud non occupée par les allemands jusqu'au 11 novembre 1942.

Voici là où ont été internées les personnes de ma liste :

-4 (dont nous ne connaissons pas les dates d'internement) dans l'Allier, à Cusset et Frémont ;

-41 à Mons (Puy-de-Dôme) (à lire : listes d'internés à Mons) ;

-202 en Haute-Vienne, plus précisément : Nexon (118 personnes, soit 1/5), St-Germain-les-Belles (10 personnes) et St-Paul-d'Eyjaux (74 personnes) ;

-31 dans le Tarn : à Brens, Castres, Gaillac et St-Sulpice-la-Pointe ;

-3 (dont nous ne connaissons pas les dates d'internement) à Argelès (Hautes-Pyrénées) ;

-35 à Fort-Barraux (Isère) ;

-7 à Gurs (Pyrénées-Atlantiques) ;

-108 dans l'Ariège : au Vernet et Rieucros ;

-1 seul à Mecharia, en Algérie ; 1 autre à Montrond (Hautes-Alpes) ; 2 à Noé (Haute-Garonne) ; 2 à Pellevoisin (Indre) ; 1 à Sancoins (Cher) ; 5 à Vals-les-Bains (Ardèche) ;

Carte des lieux d'internement

Ces quelques chiffres nous montrent que la Haute-Vienne a été nettement privilégiée puisque 2 personnes sur 5 y ont été envoyées, les autres étant disséminées un peu partout mais surtout autour de Toulouse.

Camp de St-Paul-d'EyjauxCamp de St-Paul-d'EyjauxCamp de St-Paul-d'Eyjaux
Camp de St-Paul-d'Eyjaux

Camp de St-Paul-d'Eyjaux

Quel devenir pour ces internés ?

Il est difficile de savoir ce qu'ils sont tous devenus.

-les déportés :

Un comparatif avec le travail de l'AFMD de l'Allier qui met en ligne des biographies de déportés, permet déjà de savoir que pour certains les camps d'internement ont servi de transition vers la déportation.

La réponse est "positive" pour 19 d'entre-eux, auxquels ont pourrait rajouter 2 autres qui ont eu leur femme ou leurs fils déportés. Huit déportés y ont trouvé la mort parmi lesquels Lazare BRAUN, juif né à Varsovie et demeurant à Vichy qui a été interné le 14 novembre 1941 au Vernet (donc par la police française). Le 15 juillet 1944 il est envoyé à Drancy puis vers la mort.

Le nom de Lazare BRAUN sur la liste

Le nom de Lazare BRAUN sur la liste

Sur ces 19 déportés, 9 sont repertoriés comme communistes : Louis BAVAY sera interné trois fois avant d'être déporté, André CHICAUD sera condamné à trois ans de prison le 21 juin 1941 au motif "d'avoir à Montluçon (Allier) exercé une activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager des mots d'ordre émanant de la IIIème internationale communiste", Eugène MARSAT après avoir été interné, rejoint un camp FTP et sera arrêté le 1er mars 1944 à Volvic, etc...

Mentionnons Constantin TCHERBACHINE qui sera "recruté par le Reich" mais sera déporté par la suite. D'autres internés seront également comme lui "recrutés" pour aller travailler en Allemagne (cinq au total).

-les "libérés" :

268 personnes de la liste sont mentionnées comme ayant été libérées. Au moins une quinzaine d'entre-eux seront réinternés par la suite. 71 figurent barrés de rouge dans le fichier, ce qui laisseraient entendre qu'ils pourraient avoir été libérés.

En guise de conclusion :

Il est difficile de dresser un constat puis une conclusion sur la base de cette seule liste. Si nous connaissons, ou imaginons, la cause de l'internement de certains (communistes, résistants, juifs ou étrangers) pour la majeure partie des internés nous manquons d'éléments.

Tout ce que nous pouvons savoir, c'est que les différents arrêtés d'internement ont été pris contre les "individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique", notion extrêment large, adoptée sous la IIIe République et reprise par l'Etat Français...

Le travail sur cette liste reste donc largement ouvert.

A lire : la thèse de Denis PESCHANSKI : Les camps d'internements français (1938-1946), 2000

Sources des photographies de camps : la photothèque du CARAN

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